Paru pour la première fois sous la forme d'un roman feuilleton sur les plateformes d'auteurs-lecteurs "welovewords.com" et www.wattpad.com entre décembre 2016 et avril 2017, "Soeurs de Sang" a été distingué et recommandé par le comité de lecture de MonBestSeller (www.monbestseller.com).
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lundi 22 janvier 2018
mercredi 22 février 2017
Soeurs de sang (roman feuilleton): Episode 2
Alcides se
réveille en sursaut. L’image d’un rêve stagne au-dessus de lui. Une femme
est étendue. Une fumée s’échappe de sa tempe gauche. Une longue bouffée de
couleur pourpre. Sa tête repose sur un écrin de cheveux noirs. Les yeux sont
clos. Le visage est serein. Un sourire scelle ses lèvres. Elle est nue. Et
cette nudité paraît lointaine, inaccessible au désir, en marge des sentiments
humains, comme le corps d’une noyée que préservent les eaux calmes. Une
luminosité court à fleur de peau, comme si elle remontait vers la surface,
émergeait dans un jour radieux. L’hémorragie se poursuit, elle n’en finit pas
de se vider de cette humeur trouble. Le rêve prend la forme d’un ruban qui se
détache et ondule dans le vide en crevant l’écran de la lumière.
Il se lève. Il se précipite sur le balcon. C’est un jour d’octobre, terne comme les autres. Il regarde le parc et les arbres encore engourdis par la brume. La place est déserte et le dessin à la craie garde encore ses couleurs en filigrane.
Sibylle… Est-elle encore en vie ? Il n’a pas rêvé d’elle, mais de l’autre, celle qu’il ne reverra sans doute jamais. Il revient à l’intérieur et saisit le téléphone portable de la jeune fille qui est resté sur la table de la cuisine.
« Vous avez un nouveau message. »
C’est jeudi. Il
a cours à la fac, mais il décide de ne pas y aller. L’hôpital de la zone ouest
se trouve à l’autre bout de la ville. Il ne s’y est jamais rendu auparavant.
S’il n’y a pas trop de circulation, il pourrait y être assez rapidement avec
son scooter. Il répond : « J’arrive dans une demie heure. »
Le téléphone de Sibylle se met à sonner au moment où il quitte la boutique. Il s’arrête, affolé. L’écran affiche le même numéro, codé sous le nom de Tamara. Il reste immobile, pétrifié, comme si une voix allait l’assaillir subitement au milieu de cette foule indolente. Un enfant le bouscule en entraînant sa mère à sa suite vers le rayon des bandes dessinées. Son enthousiasme le tire de sa torpeur.
- Ah, vous vous décidez enfin. J’ai cru que vous n’alliez jamais répondre… Etes-vous déjà arrivé ? Je voulais vous dire d’attendre en bas. Mais... Je vous vois ! Retournez-vous. Vers la cafétéria. Une fille avec un manteau rouge.
Il situe immédiatement la femme qui est assise seule à une table ronde. Une brune au teint pâle qui le scrute intensément de ses yeux verts, sans sourire, sans desserrer les lèvres. Elle ne lui laisse pas le temps de se présenter :
- Tamara… Mais je suppose que vous connaissez déjà mon prénom. Je suis une amie.
Ils ne se serrent pas la main. Alcides finit par s’asseoir sans y être invité. Ils s’observent mutuellement. Elle ressemble à une secrétaire de direction, avec une coupe au carré, de longues mèches qui épousent la courbe de son visage. Un mélange de charme et d’austérité. Il attend qu’elle le questionne.
- Je pense qu’il vaudrait mieux que vous ne montiez pas la voir… Je devrais être au travail, mais j’ai pu me libérer. Vous aussi ?
- J’ai séché les cours de la fac.
Elle lève un sourcil étonné.
- Enfin, j’étudie la philo et je suis indépendant. Je suis développeur de sites informatiques… Comment va-t-elle ?
- Elle a été opérée cette nuit. C’est sérieux. La lame a pénétré sur une dizaine de centimètres. L’intestin est perforé. Ils ont dû réséquer un bout de côlon. Il y a un risque d’infection… Et vous ?
- Ça va.
Elle l’interroge de ses yeux aux reflets d’aigue-marine. Il baisse la tête et remarque les deux tasses de café vides devant elle.
- Je peux vous offrir quelque chose ?
- Non merci.
- Tout s’est passé si vite…
- Vous étiez avec elle ?
- J’ai fait de mon mieux pour lui venir en aide.
- Je veux dire : vous étiez avec elle au moment où cela s’est passé.
- Je suis arrivé après. J’ai vu et… Je suis rentré. Elle était recroquevillée contre la paroi, dans le fond de la salle.
- Donc, elle n’était pas avec vous… Alors, avec qui ? Ce café ne se trouve pas dans le quartier où elle habite, où elle travaille. C’est à l’autre bout de la ville. Elle n’avait aucune raison de se trouver là à cette heure-ci. C'est étrange… Elle vous a remis son smartphone. J’ai pensé que vous vous connaissiez, qu’elle devait vous rencontrer là-bas… C’est ce qu’il croit aussi…
Alcides soutient le regard dubitatif de la jeune fille qui apparaît encore plus pâle.
- Alex… Ils vont se marier dans deux semaines.
- J’ai vu les assaillants sortir en trombe. Personne d’autre… Quand je suis rentré, il n’y avait que trois clients. Le… Enfin, la victime… Un vieux monsieur seul à une table. Et elle… Il y avait aussi quelqu’un près de la porte, une dame qui s’est esquivée; je n’ai pas vu son visage. Je n’ai vu personne d’autre.
- Bon… Merci… Merci de sa part. C’est une fille forte et courageuse. Je pense qu’elle se remettra vite. Mais elle a besoin de repos… Que faites-vous avec cette fleur ?
- Je… Je pensais la lui offrir.
- Elle déteste les orchidées… Allons, il ne faut pas la déranger maintenant.
Il se lève.
- Vous oubliez quelque chose.
Pour la première fois, elle lui sourit et tend la main. Il rend le téléphone portable en bredouillant une excuse.
Tamara s’éloigne en direction des ascenseurs. Elle est grande, plus grande qu’elle n’y paraissait au premier abord. Elle marche d’un pas ample à travers cette foule, cette rumeur confuse, qui semble ne pas avoir d’emprise sur sa silhouette aux contours lisses. Les portes de la cabine se referment sur elle. Il croit entendre le son d’une voix off qui l’accueille à bord. « L’ascenseur monte. »
Il retourne au kiosque et achète le journal. L’événement s’étale sur une double page. On en sait un peu plus sur l’identité des agresseurs. Deux hommes âgés de vingt-trois et dix-neuf ans. On a aussi publié le témoignage du tenancier du bar. Alcides s’efforce de le retrouver dans sa mémoire, mais il ne voit personne derrière le comptoir. Seulement des bouteilles alignées, intactes, renfermant des couleurs qu’une lumière caresse en profondeur. Le témoin dépeint la scène du crime. Le couteau qui frappe à répétition la gorge de la victime. Aucune mention de ce coup bas qui envoie la fille par terre, la fait rouler contre le mur. A cette lame qui reluit maintenant d’un sang mêlé. Pas d’allusion à l’autre femme qui s’éclipse et laisse son empreinte de velours. Quant au vieillard… Il est sans doute superflu de relater l’épisode de leur confrontation silencieuse après le passage de la tornade. On va jusqu’à pousser l’imaginaire dans le moindre détail en se disant qu’il a réglé sa consommation par quelques pièces sonnantes et trébuchantes.
Non, rien de tout cela. Peut-être a-t-il rêvé ? La fille qu’il vient de rencontrer pourtant est bien réelle. L’éclat de ses yeux froids parle d’une même vision, raconte la même histoire.
dimanche 18 décembre 2016
Soeurs de Sang (roman feuilleton). Episode 1
Episode 1
Tout s’est passé très vite. Alcides se souvient d’un cri, d’un éclat de verre et d’une couleur. Le cri est féminin, lancinant. La couleur est plus intense que le sang et se déploie comme un lambeau. Sous l’effet de la stupeur, il cède au réflexe de l’homme moderne; il saisit son smartphone et prend un cliché. De quoi au juste ? Il ne sait pas. Il tend une antenne vers ce condensé de vie qui fait éruption, il capte une onde qui se propage. L’instant d’après, deux hommes le bousculent en sortant d’un café. Il lève la tête et voit l’enseigne: « Noir Tango ». Et c’est encore la couleur qui apparaît derrière la vitrine, violette, lie-de-vin, qui flotte dans le silence. L’homme, parti en trombe, a déjà disparu à l’angle de la rue.
Tout s’est passé très vite. Alcides se souvient d’un cri, d’un éclat de verre et d’une couleur. Le cri est féminin, lancinant. La couleur est plus intense que le sang et se déploie comme un lambeau. Sous l’effet de la stupeur, il cède au réflexe de l’homme moderne; il saisit son smartphone et prend un cliché. De quoi au juste ? Il ne sait pas. Il tend une antenne vers ce condensé de vie qui fait éruption, il capte une onde qui se propage. L’instant d’après, deux hommes le bousculent en sortant d’un café. Il lève la tête et voit l’enseigne: « Noir Tango ». Et c’est encore la couleur qui apparaît derrière la vitrine, violette, lie-de-vin, qui flotte dans le silence. L’homme, parti en trombe, a déjà disparu à l’angle de la rue.
Il comprend que quelque chose de grave vient de se passer. Un crime, un braquage. Il hésite. Il finit par rentrer. La scène qu’il découvre ressemble à une peinture naïve, sans relief et sans perspective. Un homme git au sol. Chauve, corpulent. Enorme. Du sang se répand autour de sa face convulsée. Une femme est recroquevillée contre le mur. On ne perçoit qu’une chevelure raide, teintée de roux. Et puis il y a ce vieux monsieur assis qui soulève une tasse de café entre le pouce et l’index. Le geste est interrompu. On dirait qu’il contemple un rêve, une saveur. Il retient ce qui subsiste après la mort, fragile et dérisoire.
Alcides cherche désespérément de l’aide, mais il n’y a personne derrière le comptoir. Les employés ont déserté. Soudain, la porte s’ouvre. Il se retourne et voit une autre femme qu’il n’avait pas remarquée auparavant. C’est elle qui porte la couleur, une écharpe pourpre qui traîne dans son sillage. Elle a déjà tourné la tête. Ses talons claquent sur le pavé. Alcides n’a pas le temps de s’attarder sur cette vision. Il comprend que l’homme a son compte. Alors, il s’approche de la jeune fille qui tremble et sanglote. Il voit ce qu’elle cache entre ses doigts, la blessure qui glapit contre son ventre. Il saisit son poignet. Sans qu’il s’en aperçoive, un homme a fait irruption à ses côtés. Il dit qu’il est médecin et se met aussitôt au travail. Il écarte les lèvres de la plaie qui crache très peu de sang. Alcides respire son haleine douceâtre. Il tient toujours cette petite main froide. Il s’y accroche. Encore et encore. Aussi longtemps qu’il peut. Mais il a perdu la notion du temps. Il lui semble que la police, les secours, ont rappliqué en quelques minutes au son de leurs sirènes hurlantes, même si cette attente lui a paru interminable. Il a l’impression que tout ce monde se disperse subitement, que l’agitation se dissipe comme la brume d’un rêve. Et alors qu’il va se réveiller et peut-être tout oublier, il sent encore la poigne de la fille qui remet un téléphone portable entre ses mains.
- Trente-neuf, quinze, soixante-neuf… Il est dans l’avion… Il faut l’appeler.
La voix étouffe déjà sous un bruit de velcro et de sangles qui se referment. Il suit la civière et se retrouve seul dans la rue après le départ de l’ambulance. Il regarde l’écran. Le téléphone vient de se verrouiller. Il comprend que la série de chiffres correspond au code et s’efforce de se le remémorer. Trente-neuf, guerre mondiale. Quinze… Quinze avril, l’anniversaire de Dani… Soixante-neuf… On a marché sur la lune. Sa mémoire se révèle extraordinaire, comme galvanisée par la violence des événements. Qui est cette fille ? Qui doit-il appeler ? Comment s’annoncer ? Au nom de qui ? Il est dans l’avion… Cela veut dire qu’il n’est pas joignable en ce moment. Ce « il », qui est forcément l’homme qu’elle aime et qui vole dans le ciel en provenance de nulle part, vers une destination inconnue.
De retour chez lui, Alcides reste plusieurs heures allongé sur son lit, en gestation, dans le ventre de cet immeuble où les bruits se condensent, se cristallisent avant de pouvoir rendre le moindre écho. Des pensées germent, avortées avant même de parvenir à sa conscience. Des sentiments de frayeur, de désespoir et d’extase se fraient un passage à travers les couches plus denses de la raison, alors qu’il s’efforce de reconstituer le film des événements. Mais si sa mémoire a tout gardé, elle restitue les choses en vrac. Des éclaboussures, des couleurs… Encore ce violet qui prend le dessus sur le rouge, plus profond, plus froid que le sang. Il repasse plusieurs fois la séquence de quelques secondes qu’il a captée avec son smartphone. On distingue effectivement une femme derrière la vitrine, d’allure plus âgée que celle qu’il a côtoyée de près. Les cheveux noirs, l’écharpe pourpre, rappellent les tons de la nuit. Le visage apparaît singulièrement pâle, telle une lune qui menace de s’éteindre avec le jour. Il essaie encore de se souvenir de la silhouette qui s’est esquivée au moment où il se retournait. Seule subsiste une ombre. Un bruit, le claquement des talons. Elle a tout vu, tout entendu. Elle emporte ces images, elle se détourne de cette scène, telle la mort elle-même qui ne voudrait pas de cette offrande.
La mort… Il pense à l’autre femme, si jeune, aux palpitations de cette plaie qui répand son souffle viscéral. Est-elle encore en vie ? Il se souvient de la lourde responsabilité qui lui incombe et saisit le téléphone. Il compose le code et se rend compte qu’elle ne lui a pas donné de nom ou de numéro. Dans le carnet d’adresses, il lit « Monamour » parmi une liste de diminutifs féminins. Cela doit être cela. Il appuie sur la touche d’appel. La sonnerie retentit quatre fois avant qu’une voix d’homme ne se fasse entendre.
- Sibylle, chérie, je viens d’arriver. Pas encore eu le temps d’appeler. Je serai là d’ici une heure.
- Je ne suis pas Sibylle.
Il reprend sa respiration dans le silence qui s’ensuit. Son interlocuteur est trop abasourdi pour poser la moindre question. Il s’efforce de répondre à cette interrogation muette.
- Elle est à l’hôpital… Un accident. Enfin, non : un attentat. Elle s’est trouvée là par hasard… Une blessure au ventre. Ce n’est pas grave, rassurez-vous. Enfin, je ne sais pas. Elle est à l’hôpital.
- Mais qui êtes-vous, non de Dieu ?
- Je ne sais pas… Je veux dire, je m’appelle Alcides Forbin… J’étais dans le café quand…
- Quel café ? Où est-elle ? Quel hôpital ?
Il se rend compte qu’il n’en a pas la moindre idée.
- Je ne sais pas… Je ne sais pas… C’était au café de…. Appelez la police… Mais dites-moi, quel est son nom ? Comment s’appelle-t-elle ?
On a déjà raccroché. Il doit lui rendre ce portable et ne sait rien d’autre que son prénom… Sibylle… Il y a des milliers de Sibylle… Une fille de vingt-cinq ou trente ans avec une chevelure aux reflets fauves. « Noir Tango ». Le nom du café lui revient à l’esprit. On a dû l’emmener au centre hospitalier de la zone ouest qui est le plus proche de ce quartier. Que faire ? Rappeler ? Ce n’est certainement pas le moment.
Il regarde les petites icônes sur l’écran. Il est tenté d’explorer la galerie photo, mais un sentiment de pudeur le retient. Il va prendre l’air sur le balcon. L’après-midi touche à sa fin. C’est l’instant le plus lumineux qui précède le crépuscule. Depuis le cinquième étage, il a une vue qui embrasse tout le parc et le sous-bois qui s’étire jusqu’aux abords du centre-ville. Une équipe de juniors s’entraîne sur le terrain de football. Des enfants s’amusent sur la place de jeu, tandis que des mères flânent sur les bancs. Il est alors témoin d’une scène banale et quotidienne qui a lieu sur la place devant la grille du parc. Deux hommes disputent une partie sur l’échiquier géant. Un peu plus loin, un artiste termine une fresque à la craie sur le bitume. C’est un visage de femme avec des cheveux ondulés, des yeux grands ouverts, et un insecte, une sorte de scarabée qui se pose sur son front. Les nuances des couleurs crayeuses se révèlent avec la distance, comme émergeant d’un flou. Sans réfléchir, il saisit le smartphone de Sibylle et prend un cliché. La photo est réussie. Le tableau est figé dans une intense précision, avec la lumière toute proche qui le recouvre comme un givre. Il songe à la rosée, au gel, à la pluie qui, tôt ou tard, viendront tout effacer. Mais l’image subsistera; il ne la supprimera pas. Peut-être qu’elle la verra… Oui, sans doute, elle la verra un jour en parcourant la galerie photo de son portable.
Il retourne dans le salon. L’ombre déjà tapie à l’intérieur annonce le soir. C’est l’heure du dîner. Il n’a pas faim. Il se retrouve soudain nez à nez avec son téléviseur. Les informations… Comment n’y a-t-il pas songé plus tôt ? Il zappe sur toutes les chaînes. Mais non… Séries, publicités, débat politique, documentaire animalier… Le monde continue de babiller, se trémousser, pendant qu’une petite bouche muette crache un peu de sang, comme si elle voulait parler d’une vie fragile, indécise, sans trouver les mots pour l’exprimer.
C’est enfin le journal de vingt heures et la nouvelle fait la une.
« Acte terroriste. Un professeur de latin-grec assassiné à l’arme blanche. Deux autres personnes blessées. Deux hommes viennent d’être interpelés. L’attentat n’a pas encore été revendiqué. »
Non, il n’a pas rêvé. Des images défilent. Un homme qu’il ne reconnait pas et qu’on présente comme le tenancier du bar décrit la scène. On voit les fourgons de la police et l’ambulance, un corps enveloppé dans une housse rouge sur une civière. La chevelure qui dépasse est plutôt terne. Est-ce bien elle ? Serait-elle différente de ce qu’il a perçu, imaginé peut-être, dans ce trop-plein de couleurs intenses ?
Le portable de la jeune fille se met à sonner. Alcides s’approche, le cœur battant, sans oser porter la main vers l’appareil. Le numéro qui s’affiche n’est pas celui de l’homme à qui il a parlé. Il compte les sonneries, mélodieuses, personnalisées, insistantes. Neuf au total. Quelque secondes plus tard, un signal sonore retentit. Il hésite un instant, puis appuie sur la touche de la messagerie, avec ce sentiment de culpabilité qui lui rappelle son enfance.
« Vous avez trois nouveaux messages. »
Aujourd’hui, 20h.17
« Hello, tu ne m’as toujours pas répondu pour jeudi. Pour le resto chinois, y a Asia Garden, vue panoramique à l’étage, bons reviews. Sinon, le Canard Tonkinois, bien aussi, moins cher. Bises. Inès. »
Aujourd’hui, 19h.38
« Pouvez-vous SVP me rappeler concernant l’annonce pour le vélo d’appartement (post 534713). Merci. »
Aujourd’hui, 19h.04
« Ciao ma grande, Prague by night. Virée sur le pont Charles avec Greg. Shopping extra. Soeurette. »
Une photo accompagne le message. Un selfie. Une jeune fille tout sourire devant la vitrine d’un magasin de marionnettes. Une main gracieusement levée comme si elle dansait en tenant les fils invisibles des poupées suspendues. La chevelure est plus claire, permanentée aussi. Alcides s’efforce de trouver quelque similitude dans les traits du visage, joufflu, plein de vie. Trop rose à cause du flash et de la lumière artificielle en arrière-plan.
Il repose l’appareil. Une immense fatigue l’accable soudain. Il se laisse choir sur le lit, bras écartés, et ferme les yeux. Parmi les ombres qui se bousculent dans sa tête, une silhouette prend les devants, s’impose avec violence. L’homme qui a failli le renverser en se précipitant hors du café. Alcides est incapable de lui attribuer un visage. Il se rend compte que la scène projetée dans sa mémoire alterne des couleurs vives, obscènes et sans nuances, avec des plages obscures, à l’emporte-pièce. Le mouvement est présent, mais complètement figé. Une sorte de contrecoup, une secousse qui reste contenue dans le vase clos de sa conscience. Il s’attend à ce que cette tension éclate. Alors, il perçoit une chose étrange. La résolution de cette tension, la reprise du mouvement et de la vie, là où on ne les attend pas. Le vieillard qui se trouve au centre du tableau, assis à une table ronde… Il reprend le geste interrompu. Il porte la tasse de café à ses lèvres, puis la repose délicatement sur la soucoupe. Une petite cuillère tinte au contact de la porcelaine. Cette onde s’enlise dans les strates du silence. Il n’y a plus personne derrière le comptoir et dans la salle. Le bar est fermé. « Noir Tango » … Il y a encore de la lumière à l’intérieur. Des passants longent la vitre sans y prêter attention.
Alcides est toujours allongé sur son lit. Il n’a pas eu la force d’éteindre la lumière. A la fatigue succède maintenant une tristesse immense. Un vertige. Il implore le sommeil, la nuit. Qu’elle jette sur eux tous son voile pudique, à défaut de tout effacer.
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