dimanche 10 mars 2024

L'été d'une femme (roman, Bernard Campiche Editeur, 2024)

 


Les années 80… Qui nous insufflent encore un peu de leur nostalgie. Ce sont d’abord des voix à la radio, les tubes de l’été, dont les paroles légères engourdissent les esprits. Une femme s’en souvient, trente ans plus tard. Elle se rappelle ce matin-là, où elle ne trouvait pas la force de se lever. Dépression ? Hystérie ? Son psychiatre a-t-il abusé d’elle ? C’est ce qu’aimerait savoir la journaliste à qui elle se confie. Mais l’intrigue est complexe. On avance à tâtons dans cette dérive, celle d’une mère de famille aisée, qui bouleverse l’ordre établi, s’écarte de la voie tracée d’une vie « heureuse » et sans soucis qu’on lui impose, pour oser rêver à autre chose. Elle atteint les confins de sa sensualité refoulée, les limites de son apparente liberté. Mais peu à peu le carcan se referme, sous la pression d’une société patriarcale qui voudrait dicter sa raison.

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Article de Caroline Rieder, par dans 24 heures et La Tribune de Genève du 27 mars 2024

L’été lausannois d’une femme pas si libérée des années 1980

Le Vaudois Frédéric Lamoth ausculte la société patriarcale des années 1980 dans L’Eté d’une femme, sur fond de tubes FM

«Tu avais tout pour être heureuse», lance son mari à Clémence, l’héroïne de L’Eté d’une femme, du Vaudois Frédéric Lamoth. Clémence vit dans une belle maison à Belmont-sur-Lausanne, où elle s’occupe de ses deux enfants. Celui qu’elle a choisi pour époux parce qu’il était «le plus assidu, le plus crédible» de ses prétendants, pourvoit à leur confortable vie. Un jour pourtant, elle n’arrive plus à se lever. Son généraliste diagnostique une «grosse fatigue», puis, lorsqu’elle remplit l’album de photos familial avec des cartes à jouer, il l’envoie chez le docteur K., réputé psychiatre de la rue du Grand-Pont à Lausanne.
Après avoir évoqué la Riviera en temps de guerre, puis le destin d’enfants nés hors mariage en terres fribourgeoises dans les années 1960, le Vaudois Frédéric Lamoth sonde la société des années 80 à travers la dépression d’une mère.
Il raconte un été «comme dans de la ouate», entre un psy qui la décrète «hystérique» et des échappées hors du corset des conventions bourgeoises. Mais lorsque Clémence sympathise avec la mère d’un ami de son fils, femme divorcée de condition modeste qu’elle juge d’abord «vulgaire», elle n’ose pas l’avouer à son mari.

«La vie par procuration»

Trente plus tard, elle revient sur cet épisode face à une jeune journaliste enquêtant sur un docteur K désormais retraité, qui, durant sa vie professionnelle, «ne se serait pas contenté d’une mise à nu du subconscient de ses patientes». Clémence a-t-elle été une victime du praticien? Sinon, pourquoi vouloir se raconter? On ne le saura évidemment qu’à la fin du livre.
L’histoire avance dans deux temporalités, en 2016 et surtout dans les années 1980, où les souvenirs de la narratrice remontent avec leur fond sonore: La Vie par procuration de Jean-Jacques Goldman, Femme libérée de Cookie Dingler ou Si j’étais un homme de Diane Tell. Autant de paroles qui trouvent un écho chez cette femme qui n’a pas de voix propre. Trente ans plus tard, l’a-t-elle trouvée?
Ce court roman n’est pas l’autopsie fracassante d’un abus ou d’une emprise d’après la libération de la parole. Il se place avant, s’attachant davantage à restituer avec finesse et sobriété le contexte patriarcal d’une époque, à travers l’exemple de cette femme qui s’est sentie dépossédée d’une vie où tout, ou presque, avait été décidé pour elle.

CAROLINE RIEDER, 24 Heures et La Tribune de Genève


Article de Jean-Bernard Vuillème, par dans Le Temps du 20 avril 2024

Le «soft patriarcat» des années 1980

Dans un roman rythmé par les paroles de chansons emblématiques, Frédéric Lamoth fait une délicate incursion dans cette époque

Frédéric Lamoth avait 5 ans en 1980. Sa perception vécue de cette décennie est forcément celle d’un enfant. Mais le romancier s’y entend pour explorer les biais de notre proche histoire. En 2021 (Le Chemin des limbes), il plongeait par exemple ses lecteurs dans le canton de Fribourg des années 1960 et de ce qui advenait en cas de naissance hors mariage.
Cette fois, il se glisse dans la peau de Clémence, une femme qui s’est mariée en 1975. C’est l’histoire assez conventionnelle d’une épouse et mère de deux enfants ayant abandonné son activité d’assistante médicale, sur l’injonction de son mari, pour une vie de très confortable souveraine de ménage dans une maison bourgeoise de Belmont-sur-Lausanne. Elle avait un peu plus de 20 ans en 1968, autrement dit faisait partie de la génération qui a envoyé valdinguer le modèle de famille traditionnelle et fait éclater le carcan des relations entre les hommes et les femmes.
Mais voilà, tout n’est pas allé si vite, les Vaudois ne sont pas des gens pressés. D’ailleurs, Frédéric Lamoth ne brosse pas le portrait d’un mari violent et dictatorial. Alain est au contraire pragmatique en diable. Il règne en douceur, sans éclats, en mari condescendant et raisonnable, ce qui ne l’empêche pas d’abuser sournoisement de son pouvoir. Mais Clémence s’étiole, un matin elle ne peut plus se lever et sombre dans une dépression qui la conduit chez le Dr K., un psychiatre en vogue.

Dénonciation d’un abuseur

Trente ans plus tard, alors que ce psychiatre va être honoré pour ses travaux sur l’hystérie, des rumeurs insinuent qu’il ne se serait pas contenté d’une mise à nu du subconscient de ses patientes. Clémence parle à une journaliste avide de révélations. Nous sommes en 2016, elle parle avec recul des années 1980. Encore la dénonciation d’un abuseur? Non, Frédéric Lamoth traque le désarroi d’une femme prise dans les rets d’une sorte de «soft patriarcat». Le ton n’est pas à la dénonciation, l’auteur cerne la réalité de Clémence avec délicatesse, tout en nuances. Elle n’a pas à se libérer seulement de sa dépendance à un mari tout-puissant, mais encore d’un certain quant-à-soi social qui la fait regarder de haut les petites gens. Elle a fait un pas, avant de reculer, avec Lucie, une femme menant une lutte de survie économique fort éloignée des réalités de Clémence.

JEAN.BERNARD VUILLLIEME,
 Le Temps


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